La stratégie géo-économique chinoise

Après la phase de décollage industriel chinois de la décennie 1980, a succédé celle de constitution d’une puissance commerciale à la fin du XXe siècle.

Les succès sont incontestables :

Aujourd’hui la Chine représente près de 15 % de l’économie mondiale et du commerce mondial. Néanmoins, les autorités chinoises sont confrontées à la saturation de leur modèle de développement économique, ce qui se manifeste notamment à travers deux problèmes économiques majeurs : le surendettement du secteur privé et la surcapacité industrielle. Deux réformes majeures vont constituer les piliers du changement de stratégie géoéconomique : la transformation du système financier et la mise en place du projet One Belt, One Road (OBOR).

La transformation du système financier chinois

Le pouvoir politique chinois est confronté à deux enjeux majeurs :

  • Gérer à court et moyen terme la parité de sa devise sans susciter de dévastatrices perturbations nationales et internationales ;
  • Développer les infrastructures des marchés financiers chinois sans remettre en cause le primat politique du Parti Communiste.

L’évolution de la parité du Renminbi (RMB) est un enjeu de court et moyen termes aux conséquences potentielles importantes pour le système monétaire international. En août 2015, puis en janvier 2016, les marchés financiers ont été sévèrement chahutés par des annonces de dévaluation du RMB de l’ordre de 5 %, démontrant ainsi, de facto, l’influence mondiale prise par l’évolution de cette devise. De 2000 à 2007, la sous-évaluation du RMB avait constitué un levier de compétitivité efficace pour la conquête chinoise de parts de marchés internationaux. Son appréciation de 32 % de 2007 à 2014, conjuguée à des hausses de salaires trop rapides au regard des gains de productivité internes, a conduit à une surévaluation préjudiciable à la compétitivité des entreprises chinoises.

En matière d’évolution de la parité du RMB, trois options sont envisageables pour les autorités chinoises :

  • Respecter l’engagement de maintenir sa stabilité ;
  • Laisser « jouer » les forces de marché ;
  • Accompagner une dépréciation modérée et régulière du RMB.

Si le gouvernement chinois souhaite l’option 1 et redoute l’option 2, il va tenter d’appliquer l’option 3. La mise en place de la première option a fait long feu : l’adoption à la fin de l’année 2015 d’un panier de devises étrangères en substitution au seul dollar comme référence à l’évolution du RMB s’est avérée être pour les autorités chinoises et le FMI un élégant moyen de respecter l’engagement officiel de stabilité monétaire de sa devise. Mais cette décision a peu convaincu les investisseurs internationaux de la durabilité de la volonté des autorités chinoises : la tendance à la dépréciation du RMB s’est poursuivie …

La deuxième option, qui sera nécessaire à terme pour accéder au statut de monnaie de réserve internationale, contraint la Chine à respecter deux conditions qui lui font défaut actuellement : la convertibilité totale de sa devise et l’ouverture de marchés financiers développés. Le flottement du RMB implique une suppression du contrôle des capitaux et l’absence d’utilisation des réserves de changes pour diriger la parité de sa devise.

La troisième option est optimale pour les autorités chinoises :  favorable au commerce extérieur, elle permettrait de maintenir l’économie à flot en compensant les effets négatifs des restructurations industrielles sur l’activité. Dans un contexte de poursuite de sorties de capitaux, l’exercice s’avère périlleux : une telle intention de dévaluation modérée et progressive est rapidement comprise des investisseurs et suscite leurs décisions de ventes pouvant contraindre les pouvoirs publics à intervenir autoritairement pour éradiquer un mouvement de dévaluation plus brutal. « Marchant sur une corde raide », le gouvernement va maintenir le cap des réformes structurelles progressives en tentant d’en adoucir les conséquences négatives de court terme sur l’activité par une légère dépréciation de la devise. Cette option est praticable en raison de l’ampleur des réserves de changes de la Banque centrale et du caractère administré des marchés financiers chinois (contrôle des capitaux notamment).

Quelles seront les principales conséquences géoéconomiques de ces réformes ?

Leur succès permettrait de favoriser le rééquilibrage de l’économie chinoise avec des conséquences sur l’économie mondiale. Davantage de consommation domestique et moins d’investissement industriel interne sont nécessaires au développement économique durable de la Chine. Dans cette phase de transition, la décélération naturelle de la croissance chinoise exercera durablement une moindre pression sur le coût des matières premières. Ceci s’avère globalement positif pour le reste du monde, à l’exception des producteurs de matières premières, par le gain de pouvoir d’achat retiré. La réorientation de l’épargne chinoise, des actifs financiers majoritairement occidentaux vers la consommation domestique et vers des actifs réels (infrastructures notamment), favorisera la croissance mondiale à terme. Progressive, elle suscitera cependant, toutes choses égales par ailleurs, une pression haussière sur les taux d’intérêt de ces mêmes pays occidentaux, contraignant ainsi les États de ces pays à entreprendre également des réformes visant à s’émanciper de l’épargne chinoise faute de ne plus pouvoir continuer à « vivre au-dessus de leurs moyens » grâce à celle-ci.

Le succès de ces réformes conduira à une internationalisation du rôle exercé par le RMB permettant d’envisager, à terme, le statut de monnaie de réserve internationale à la devise chinoise avec les avantages inhérents à celui-ci notamment en matière d’attraction de l’épargne mondiale vers l’Empire du Milieu.

Quelle que soit l’issue de ces réformes, succès ou échec, nous assistons actuellement à la fin du recyclage de l’épargne chinoise comme source de financement des économies occidentales !

Encore peu commenté, ce phénomène émergent comporte une dimension « disruptive » planétaire en mettant fin à un cycle de financement qui aura duré un quart de siècle ! Remédier à la situation de surcapacité industrielle du pays est le second défi fondamental des autorités chinoises. Ce second volet de l’inflexion stratégique chinoise repose sur le projet One Belt, One Road (OBOR), les nouvelles routes de la soie.

Un projet ambitieux

La première motivation du projet OBOR est d’ordre économique. L’initiative OBOR doit permettre à l’économie chinoise de dépasser ses limites actuelles en offrant des débouchés à son industrie. En exportant ses infrastructures, la Chine utilise les surcapacités qu’elle génère. Elle élargit ainsi la demande adressée à son système productif.

En développant de nouveaux accès à certaines régions euro-asiatiques, la Chine se préoccupe également de sécuriser ses approvisionnements en ressources naturelles. Enjeu stratégique majeur pour un pays qui importe les trois-quarts de son pétrole et avantage comparatif par rapport à son rival régional, l’Inde, avec laquelle la Chine représentera 60% de la demande pétrolière mondiale à l’horizon 2030. La dimension financière n’est pas absente des motivations chinoises puisque cette initiative permettra également à la Chine de lever du capital national et international qui favorisera l’utilisation et le développement du RMB comme devise de financement et de transaction. OBOR contribuera à la construction du statut de monnaie de réserve internationale du RMB.

Le projet OBOR répond également à une deuxième logique, de nature politique domestique. Il doit en effet permettre à la Chine de relever avec succès un défi majeur d’aménagement du territoire national. En développant les régions intérieures chinoises, qui souffrent de retards économiques et d’insuffisances en infrastructures, le gouvernement chinois prend une initiative salutaire destinée à rééquilibrer l’économie domestique actuellement trop concentrée sur les côtes (générant entre autres de graves problèmes de pollution). Il réduit ainsi les risques de fractures politiques régionales d’un pays de dimension continentale.

Dans cette optique, la référence historique affichée de la Route de la soie constitue un atout non négligeable pour un pouvoir politique soucieux non seulement de rehausser l’image internationale de son pays mais surtout d’unifier son peuple derrière un projet fédérateur d’une ambition exceptionnelle. Le projet OBOR apparaît ainsi comme un levier politique destiné à répliquer à l’échelle continentale euro-asiatique ce qui apparaît comme le succès domestique du capitalisme d’État chinois du quart de siècle écoulé. Conjugué à son ampleur géographique et à sa dimension financière, le projet OBOR comporte également un dessein géopolitique. En bâtissant des infrastructures couvrant l’ensemble de l’Asie, la Chine favorisera l’intégration économique des pays traversés dans une économie marchande dont elle aura défini le cadre. OBOR est ainsi un puissant instrument d’influence politique puisque non seulement sa conception, mais également son financement et sa construction sont principalement chinois. Par ce projet, la Chine souhaite renforcer définitivement sa domination sur l’ensemble du continent eurasiatique.

Cette influence terrestre ne saurait passer sous silence l’autre dimension majeure du projet OBOR : sa dimension maritime qui est tout autant stratégique. Lacune traditionnelle de Pékin depuis le XVe siècle, les capacités de la flotte chinoise pourraient ainsi bénéficier de l’utilisation commerciale et militaire de voies maritimes qui longent aussi bien les côtes indiennes et asiatiques, que celles moyen-orientales, africaines et européennes. Rappelons que l’armée navale chinoise est aujourd’hui incapable de s’opposer à ses homologues japonaises ou américaines y compris dans les eaux des mers asiatiques revendiquées par son gouvernement. OBOR représente une opportunité d’évolution militaire navale considérable pour la puissance chinoise. Sa doctrine peut acquérir une nouvelle dimension : de purement défensive, sa conception peut devenir offensive.

La logique sous-jacente à l’initiative OBOR est naturelle, rationnelle et intelligente. Naturelle, puisqu’elle s’inscrit géopolitiquement dans une volonté d’affirmation par la Chine de son pouvoir grandissant de puissance émergente. Rationnelle, en s’appuyant sur une logique économique constructive et d’apparence bienveillante puisque basée sur le développement pacifique. Cette approche est d’autant mieux choisie qu’elle contraste singulièrement avec l’interventionnisme militaire déployé par les USA ces dernières décennies sur différents continents. Intelligente car elle permet à la Chine de régler certaines de ses difficultés économiques domestiques tout en s’affranchissant des accusations d’intérêt exclusivement égoïstes puisque le projet OBOR s’inscrit dans une dynamique de recherche d’intérêt collectif à long terme pour la communauté internationale… Stratégiquement pour la Chine, l’initiative OBOR est remarquable à double titre :

–  elle lui permet de tenter de bâtir une capacité maritime qui lui fait cruellement défaut à ce jour ;

–  elle répond au basculement américain vers le « pivot » asiatique en construisant un contrepoids à l’accord de Partenariat transpacifique (TPP) signé en 2015 entre les États Unis et onze pays asiatiques, accord ressenti par Pékin comme un OTAN économique, qui, de fait, isole la Chine au sein de la zone régionale asiatique à ce jour.

Dans un monde politique qui souffre de l’absence de projets mobilisateurs, l’initiative OBOR affiche une stratégie claire et offre un fil directeur narratif mobilisateur non seulement pour le peuple chinois, mais également pour des populations hors de Chine avec la construction de boucles terrestres et maritimes reliant les confins des contrées asiatiques à la sérénissime Venise !

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